Les Clés du Jeu

Clés du jeu : Debussy - Le Dossier

Fabienne Dewaele, professeure de formation musicale au Conservatoire de Cergy-Pontoise, vous présente le dossier "Les Clés du Jeu" consacré au compositeur Claude Debussy.

Le niveau de difficulté de chaque rubrique est indiqué par le nombre de clés de sol entre parenthèses : débutant () - intermédiaire () - avancé ().

Le compositeur ()

 

Des débuts surprenants

Achille-Claude Debussy voit le jour dans le petit commerce de porcelaine de ses parents, au 38 de la rue du Pain à Saint-Germain-en-Laye, le 22 août 1862. Néanmoins, le compositeur ne naît pas avec une cuillère en argent dans la bouche… et la famille, sans le sou, se voit rapidement contrainte de mettre la clé sous la porte. C’est par l’intermédiaire de son parrain, duquel il a hérité une partie de son prénom, que l’enfant trouve à fuir la grisaille parisienne. Banquier et collectionneur d’art installé à Cannes, l’homme est très présent pendant les premières années de la vie du compositeur avant de s’effacer, laissant à son filleul une palette de couleurs et un goût pour les jolies choses qui ne se démentira jamais. 

Les parents de Debussy le destinent à la marine, mais c’est à la faveur d’un séjour en prison que son avenir se dessine. Retenu prisonnier, le père du compositeur fait la connaissance en captivité d’un pianiste de cabaret qui l’encourage à présenter l’enfant à sa mère, Mme Mauté de Fleurville. Excellente pianiste qui se dit élève de Chopin, elle pressent les dons du petit garçon pour la musique et le prend sous son aile, de sorte qu’il ne lui faut qu’un an de leçons pour intégrer le Conservatoire, alors même qu’un quart seulement des candidats y est reçu. Si le parcours de Debussy dans cette sombre bâtisse s’avérera houleux, le fait d’en franchir le seuil marque néanmoins une étape importante dans son itinéraire musical. En permettant au monde de voir éclore l’un de ses plus grands compositeurs, le « chat noir », fût-il de cabaret, devait porter chance… Une fois n’est pas coutume !


 

Maison de Claude Debussy à Saint Germain en Laye

« Prince des ténèbres »

Désigné ainsi par ses camarades, Debussy s’affirme rapidement comme un personnage fait de lumières et d’ombres. Doté d’un talent prodigieux, l’homme, renfermé voire sauvage, surprend autant qu’il déroute. S’accommodant mal de la rigidité et de l’académisme du Conservatoire pour lequel il n’a pas de mots assez durs, son refus des règles et un attachement profond à la liberté lui valent une scolarité difficile. Quand son professeur d’harmonie souligne l’« étourderie désespérante » de son élève, c’est sans la moindre récompense que Debussy achève son cursus dans cette classe, tandis qu’il lui faut plusieurs années pour remporter le Prix de Rome… 

En cause ? La prétendue « bizarrerie » d’une musique qui se révèle, à l’image du compositeur, « incapable de vivre dans la réalité des choses et des gens ». Élève indiscipliné, Debussy conservera sa vie durant un esprit profondément indépendant, le portant à « n’écouter les conseils de personne sinon du vent qui passe ». Une véritable profession de foi pour le musicien, qui refusera toujours de se fondre dans le moindre moule et saura mieux que quiconque servir une poétique de l’ineffable.   

Claude Debussy par Felix NADAR

Une irrésistible ascension

Malgré les revers qu’il connaît au cours de ses études au Conservatoire, Debussy parvient progressivement à se faire connaître par le biais de multiples activités. En matière de composition, son Prélude à l’après-midi d’un faune lui vaut en 1894 un premier succès qui s’accompagne d’une réelle notoriété. Quant à l’accueil mitigé de certaines œuvres, comme le Pelléas et Mélisande dont Maeterlinck lui-même s’était d’emblée désolidarisé, il a le mérite de susciter la curiosité… 

Dès 1901, Debussy se fait également connaître en tant que critique, comme d’autres compositeurs avant lui. Ses chroniques sont autant d’occasions de livrer son point de vue sur la vie musicale de l’époque et d’apporter des précisions sur son œuvre. Un exercice dans lequel le compositeur se montre fidèle à lui-même, et où la plume s’exerce sans concession, quitte à se montrer féroce. Pianiste doté d’un jeu surprenant en raison des effets recherchés, Debussy prendra en outre la baguette à plusieurs reprises pour diriger ses œuvres. Une ascension remarquable que celle du compositeur de La Mer dont les parents souhaitaient, rappelons-le, qu’il soit marin ! Si son voyage ne s’était brisé prématurément à l’âge de 56 ans, sans doute nous aurait-il fait découvrir encore d’autres rivages…


 

Debussy en 1893

L’œuvre ()

 

Un langage profondément renouvelé

Si l’œuvre de Debussy vaut indéniablement à son auteur de compter parmi les pères fondateurs de la musique moderne, c’est qu’elle s’affranchit de certaines règles bien établies pour s’appuyer sur d’autres paramètres sonores, renouvelant par là même l’acte compositionnel. Jugée « incompréhensible » et « impossible à exécuter » par les uns, elle séduit précisément les autres en raison de sa profonde originalité, qui ouvre de nombreuses perspectives.

Quand Debussy refusait à se considérer comme un révolutionnaire, préférant le terme d’ « anticonformiste », il importe de reconnaître au compositeur le fait d’avoir toujours su trouver des alternatives à ce qui existait sans pour autant faire table rase du passé. Il en est ainsi du langage, qu’il s’efforce de brouiller le ton ou de briser la rigidité du système tonal sans chercher systématiquement à s’y soustraire, comme l’illustrent les vingt-quatre Préludes pour piano. L’effacement de la frontière entre consonances et dissonances, le recours à la modulation suivant des principes nouveaux où la perspective dynamique se noie au profit de l’instant, le recours fréquent à la gamme par tons ou au pentatonisme à l’instar des premières mesures des Épigraphes antiques sont autant de moyens d’y parvenir. 

"Tsunami" de HOKUSAI

Une musique « de couleurs et de temps rythmés »

Debussy se montre encore profondément novateur dans l’importance qu’il accorde au timbre et la façon dont il gère le rythme musical. Sa conception de la musique comme d’un « art jaillissant » se retrouve ainsi fréquemment dans la fluidité des lignes et le sentiment d’un discours à l’état naissant. Elle s’accompagne d’une aversion à l’encontre des « traditions stériles qui l’engoncent », dont le compositeur se prémunit à travers la mise en œuvre de moyens musicaux susceptibles de servir sa vision poétique. 

Thèmes fragmentaires, répétition, obsession de la stagnation par le biais d’un recours fréquent à la pédale ou aux rythmes traînants y apparaissent comme autant de traits récurrents. Également perceptible dans le titre évocateur des compositions (Préludes, Images, Nocturnes pour le piano…), l’« impression du moment » concourt, à l’instar du timbre qui définit pour une large part les procédés formels à l’œuvre, au rapprochement de Debussy avec le courant impressionniste. 

Prélude 8 de DEBUSSY

La tentation de l’ailleurs

​Si Debussy reconnaissait non sans un certain pragmatisme qu’à défaut de voyager, l’imaginaire fournissait un passeport vers d’autres contrées, le compositeur a toujours posé un regard curieux et une oreille attentive sur les objets comme sur les sons venus d’ailleurs. La découverte de la musique indonésienne lors de l’exposition universelle qui se tient à Paris en 1889 produit ainsi un effet durable sur le compositeur. Par ailleurs, on notera également dans la production de Debussy de très belles pièces, dont les titres se réfèrent à l’Espagne. D’Iberia à La Soirée dans Grenade, l’évocation y est si vraie qu’on en oublierait presque que le compositeur n’y a jamais mis le pied…

Hommage à Claude Debussy - Puerta del vino - Alhambra - Grenade Espagne

Le contexte ()

 

À défaut de faire l’unanimité, le rapprochement entre Debussy et les impressionnistes a si souvent été souligné qu’il nous est devenu familier. Les Clés du jeu reviennent sur les éléments qui ont conduit à ce parallèle…  

 

Au commencement était le mot

Pour découvrir le fondement du terme « impressionnisme », il faut revenir quelques années en arrière, et plus précisément au mois d’avril 1874, à Paris. C’est là que, dans les ateliers du photographe Nadar, où se tient la première exposition d’un groupe de jeunes artistes dont les œuvres sont rejetées par le Salon de Paris, le mot est lâché. L’accueil catastrophique réservé aux toiles n’offre pas de quoi se réjouir : le public, désarçonné par l’absence d’espace, compare les peintures exposées à du « papier peint » quand la presse ignore l’événement ou s’en moque. C’est ainsi qu’un journaliste tourne en dérision un tableau de Claude Monet intitulé « Impression, soleil levant ». Il forge le mot « impressionniste », repris ensuite abondamment par la critique.

 

Au dix-neuvième siècle en effet, les parallèles entre peinture et musique se multiplient, que l’on souligne « l’harmonie » d’un tableau ou la « couleur » d’une symphonie. De quoi séduire Debussy… Fervent amateur d’art, le compositeur, qui avouait  aimer les images presque autant que les sons, ne pouvait en effet qu’apprécier des toiles où l’on cherchait aussi à exprimer la « musique du tableau ».

"Impression Soleil Levant" par CLAUDE MONET

Un chemin vers l’abstraction

Au moment où la technique des peintres se renouvelle, facilitant le déplacement des artistes en dehors de l’atelier – les tubes en métal, tout prêts et faciles à transporter remplacent l’ancienne peinture, conçue à la main à partir d’huile et de poudres colorées –, la nécessité de dépasser la représentation se fait de plus en plus sentir. Souhaitant soumettre le spectateur à « l’impression visuelle plus qu’à la vision elle-même», la peinture impressionniste devient peinture de l’instant, comme l’illustrent les nombreuses séries de Claude Monet où le motif a moins d’intérêt que la lumière sous laquelle il apparaît.

"Les Meules" par CLAUDE MONET

Des aspirations communes

Utilisé pour désigner les toiles d’artistes comme Cézanne, Degas, Monet, Caillebotte, Sisley ou Pissarro, le terme « impressionniste » se trouve assez rapidement appliqué à la musique. Mettant notamment en évidence l’importance que représente le timbre chez Debussy, à qui le compositeur Arnold Schoenberg reproche d’utiliser l’intervalle par « touches » et non dans une optique de construction, il assimile la démarche du musicien à celle de peintres travaillant au « faire-apparaître d’une forme par le moyen exclusif de la couleur ». 

D’autres rapprochements sont toutefois possibles. Dans l’admiration des toiles de Turner et de Whistler avec lesquels Debussy partageait « une attirance pour les lumières limites », le goût pour l’évocation des phénomènes naturels ou les estampes japonaises, l’attachement aux images, aux ambiances, mais aussi dans cette éloquence du « presque rien », à partir duquel tant de richesses musicales trouveront à s’épanouir…

"Nocturne blue and gold Southampton water" par JAMES MCNEILL WHISTLER