Les Clés du Jeu

Clés du jeu : Beethoven - Le Dossier

Fabienne Dewaele, professeure de formation musicale au Conservatoire de Cergy-Pontoise, vous présente le dossier "Les Clés du Jeu" consacré au compositeur Ludwig Van Beethoven.

 

L’œuvre

Beethoven et le concerto

Davantage connu pour ses symphonies qu’il ne l’est pour ses œuvres concertantes, Beethoven n’en a pas moins laissé sept concertos à la postérité. Écrits sur une période relativement resserrée de quatorze années s’échelonnant entre 1795 et 1809, il apparaît d’ailleurs que le compositeur ne comptait pas en rester là…

Malgré une surdité de plus en plus invalidante qui ne lui permet plus de se produire en concert, Beethoven manifeste encore dans les dernières années de sa vie son intention de composer d’autres œuvres. Le premier concerto que le compositeur juge digne de figurer à son catalogue précède du reste de cinq années la genèse de sa Première symphonie, soulignant l’intérêt précoce de Beethoven pour ce genre musical, que rien ne semble jamais remettre en question.

 

Beethoven et le piano

C’est à Bonn où il est né en 1770 que Beethoven apprend le piano, au même titre que l’orgue, le violon ou l’alto. Son désir de rejoindre Mozart ne pouvant aboutir en raison de la disparition prématurée de ce dernier, il poursuit néanmoins sa formation de compositeur à Vienne auprès de Haydn.

Devenu l’instrument de prédilection du compositeur, grâce auquel ce dernier remporte d’abord, auprès du public viennois, un vif succès en tant qu’interprète, le piano va se révéler rapidement un véritable moteur du génie beethovénien. Contraint de mettre prématurément un terme à sa carrière de concertiste, Beethoven enrichit le répertoire pour piano de cinq concertos et trente-deux sonates, qui apparaissent aujourd’hui encore comme incontournables.    

Les progrès réalisés dans le domaine de la facture instrumentale à cette époque apparaissent en outre comme du pain bénit pour le compositeur, ouvrant la voie à de nouvelles perspectives qu’il saura prendre en compte dans son travail d’orfèvre. Premier musicien avant Franz Liszt à exploiter l’étendue complète et le volume sonore de l’instrument dont il tire des effets symphoniques et percussifs (Sonate Hammerklavier op. 106, 1819), le compositeur s’avère donc aussi particulièrement novateur dans ce domaine. 

Le Concerto pour piano n°1

Quoiqu’il apparaisse comme le premier des cinq concertos pour piano écrits par Beethoven, il faut attendre trois ans après l’exécution publique du deuxième pour que le compositeur y mette un point final. L’opus 15 occupe donc en réalité le deuxième rang dans l’ordre de composition, la numérotation correspondant à la date de publication des œuvres.

Dédié à la princesse Odescalchi, dont on sait peu de chose si ce n’est qu’elle était une élève de Beethoven, le Premier Concerto pour piano respecte la forme en trois parties héritée de l’ouverture à l’italienne – deux mouvements rapides encadrant un mouvement lent –  tout en restant proche de l’esprit rationnel et équilibré des œuvres qui l’ont précédé.  

Le mouvement initial, Allegro con brio, est marqué par un premier thème énergique aisément mémorisable construit autour de la tonique (« do ») répétée quatre fois – une valeur longue ; trois valeurs brèves –, suivie d’une gamme ascendante très rapide, qui aboutit sur quelques notes piquées. Il est suivi par un deuxième thème dont la délicatesse contraste avec l’allure assez martiale du premier. 

Le mouvement central est empreint d’un calme et d’une sérénité perceptibles dès le début du mouvement dans la longue mélodie chantante exposée par le soliste. De forme ternaire, il accorde un rôle relativement important aux clarinettes dont le moelleux du timbre souligne les interventions subtiles.

Le troisième et dernier mouvement est un rondo dont le premier thème, plein de verve et d’espièglerie, sert de refrain à l’ensemble. L’indication « scherzando » qui signifie « en plaisantant, en badinant » est représentative du caractère général d’un mouvement qui prend fin dans la jubilation à travers un tutti fortissimo.          

 

 

Le compositeur

Une personnalité énigmatique

Si la musique de Beethoven est extraordinaire, la personnalité du compositeur n’est pas pour rien dans sa postérité. L’image que nous en avons, celle d’un homme aux prises avec les affres de la création, volontiers solitaire et malmené par l’existence n’est à l’évidence pas un leurre. Mais la réalité est souvent plus contrastée qu’on veut le faire croire… Aussi, et bien que Beethoven ait cristallisé l’attention comme nul autre compositeur avant lui, il faut sans doute se garder de tout jugement hâtif sur sa personne, à l’évidence plus complexe qu’il n’y paraît.

La confusion régnant autour de sa naissance, en 1770, est à l’image de celle qui entoure le personnage. On le croit d’un tempérament solitaire et d’une humeur taciturne ? Le compositeur dément. Il va même jusqu’à s’en défendre, dans le fameux Testament d’Heiligenstadt, rédigé en 1802. S’il se tient à l’écart de la société, ce n’est nullement par goût mais en raison d’une surdité précoce qui l’enferme un peu plus chaque jour dans le silence. Quant à son caractère, il n’a rien de « haineux », ni d’« obstiné.» Et Beethoven d’ajouter : « Dès l’enfance, mon cœur et mon esprit inclinaient à la bonté et aux sentiments tendres.»

Joyeux, Beethoven ? Si sa trajectoire amoureuse s’est révélée peu satisfaisante (les espoirs de vie conjugale du compositeur de Fidelio ne se sont en effet jamais concrétisés), si la surdité l’a frappé à l’endroit le plus douloureux de son être, il convient de considérer les mille et un visages d’une œuvre hors norme. Et de ne pas oublier que celui qui s’est révélé au monde à travers ses symphonies comme l’un des plus grands architectes de la musique se trouvait être aussi un improvisateur de génie… De quoi brouiller les cartes et entretenir le mystère !        

            

Un tempérament fougueux

À travers les portraits qui nous sont parvenus ou les nombreux masques prélevés sur le musicien tant de son vivant qu’au moment de sa disparition le 26 mars 1727, l’image de Beethoven est celle d’un artiste tourmenté au regard introspectif, dont les traits sont marqués par une existence douloureuse. Les événements de sa vie personnelle, au premier rang desquels une surdité qui nourrit sa révolte à maintes reprises, contribuent en effet à façonner la représentation d’un Beethoven accablé, contraint de « prendre le destin à la gorge ».

Qui mieux que lui pouvait, par conséquent, incarner l’artiste tragique face à l’adversité, seul à même de trouver dans la musique le moyen de se transcender ? Quand on jugeait l’existence de Haydn fade et peu digne d’intérêt, celle de Beethoven ne fournissait-elle pas tous les éléments indispensables à l’édification de sa « légende dorée » ? Le compositeur de la Cinquième symphonie semblait à l’évidence avoir les épaules pour endosser le costume du « titan », auquel rien ne résiste. D’autant que sa musique devait elle aussi se parer des attributs d’une lutte sans merci, implacable, à l’œuvre dans certaines de ses symphonies.

La période compositionnelle qu’on a qualifiée d’ « héroïque », en référence à la Troisième symphonie du compositeur, ne doit donc rien au hasard. Elle regroupe les œuvres de la maturité, sans doute les plus connues et les plus tragiques de Beethoven. Mais si l’on a insisté sur les épreuves qui ont indéniablement façonné le caractère du créateur, sans doute ne faut-il pas sous-estimer la portée des idées qui furent siennes. Grand admirateur de la Révolution française, Beethoven était intrinsèquement un homme de combat qui militait pour de grandes causes sans admettre la moindre compromission. L’anecdote de la dédicace de sa Troisième symphonie à Napoléon Bonaparte est du reste très explicite. Lorsqu’il apprend que le Français s’est proclamé empereur, c’est d’un geste rageur que Beethoven déchire la première page de son œuvre, avant de la modifier pour ne plus célébrer un grand homme mais son seul « souvenir »…    

 

« Libéré, délivré… »

Le tournant du dix-neuvième siècle s’accompagne d’un profond bouleversement quant au statut du musicien. D’artisan au service des princes comme l’était encore Haydn, le compositeur devient un individu au service de l’art. Jusque-là écrites sur commande, les œuvres n’émanent plus d’une volonté extérieure mais résultent d’une nécessité intérieure qui s’exprime de façon irrépressible. Couchées sur le papier, elles deviennent par la même occasion « uniques », ne s’accommodant plus guère des « séries » qui avaient fait les beaux jours de la musique instrumentale au dix-huitième siècle.

Ce chamboulement aussi radical que rapide voit la mise en œuvre de nouvelles formes d’exécutions musicales. Tandis que la musique s’échappe des salons pour conquérir d’autres territoires, le cadre dans lequel évoluait l’artiste se fissure. La mobilisation de jeunes aristocrates pour retenir un Beethoven en proie à des problèmes d’argent peu après l’écriture de sa Cinquième symphonie est révélatrice du changement des mentalités. Il n’était point question en effet de priver l’Autriche de ce qu’on considérait à présent comme un grand homme, celui-là même dont le dix-neuvième siècle ne cesserait de promouvoir le culte. 

 

 

Le contexte

Du concerto grosso au concerto de soliste

Né à l’époque baroque, le concerto trouve encore à s’épanouir au siècle suivant sous la plume de nombreux compositeurs qui privilégient fréquemment une confrontation entre un unique soliste et l’orchestre, rompant ainsi avec la forme du concerto grosso. Après Vivaldi, auteur de quelque cinq cents œuvres qui s’adressent à un large éventail d’instruments, Mozart offre au genre de très belles pages à travers un ensemble riche d’une quarantaine d’ouvrages parfaitement connus de Beethoven.

Chez ce dernier, l’écriture de plusieurs concertos pour piano n’est pas étrangère au fait que le genre jouissait d’une réelle popularité, offrant de quoi asseoir davantage sa réputation de virtuose auprès du public viennois. Le culte de la virtuosité qui s’instaure dès cette époque et dont on trouve quelques dizaines d’années plus tard dans la joute pianistique opposant Liszt à Thalberg l’un des exemples les plus fameux, devait constituer pour Beethoven une étape nécessaire dans son ascension en tant que compositeur.     

Moins célèbres que les neuf symphonies dont la popularité reste sans équivalent, les concertos, dans lesquels le génie beethovénien trouve une forme propice à l’épanouissement de son art, n’en sont pas moins remarquables, témoignant d’une maîtrise compositionnelle qui ne s’embarrasse d’aucun  compromis.

 

Du clavicorde au pianoforte

Lorsque Beethoven entreprend d’écrire la toute première fois pour le pianoforte à l’âge de vingt-cinq ans, l’instrument est en passe de détrôner le clavecin comme le clavicorde, son ancêtre direct. On en oublierait presque que ce piano-là est une invention récente, qui se distingue encore à bien des égards de celui qu’on connaît aujourd’hui.

Inventé par Bartolomeo Cristofori aux alentours de 1700, le pianoforte – qui permet, littéralement, de jouer dans une nuance « piano » ou « forte » – va en effet connaître une succession de modifications importantes dans un temps relativement restreint. Doté de seulement soixante-huit touches à ses débuts, l’instrument s’enrichit ainsi progressivement dans les graves et les aigus, tandis que son mécanisme se perfectionne rapidement.

Si Beethoven s’éteint avant que l’instrument n’ait achevé sa mutation, le compositeur exploite très largement les potentialités nouvelles de l’instrument. La littérature concertante pour piano s’en trouve elle aussi profondément modifiée, Beethoven adaptant la partie soliste aux progrès de la facture instrumentale.

 

Le piano, médium privilégié des romantiques

Dernier des classiques pour les uns et premier des romantiques pour les autres, Beethoven occupe dans l’histoire de la musique une place peu commune. Personnalité unique en son genre, le compositeur n’est toutefois pas le seul à écrire pour le piano.

Au dix-neuvième siècle, l’instrument jouit en effet de toutes les attentions, bénéficiant des progrès continus qui affectent sa facture. La précision de plus en plus fine de son mécanisme a ainsi des répercussions sensibles sur le répertoire et la technique des pianistes, lesquels accèdent au rang de virtuoses adulés.

Si le piano doit beaucoup à l’imagination d’une poignée d’hommes qui, de par le monde, mettent en œuvre des dispositifs participant à façonner l’instrument tel qu’on le connaît aujourd’hui, le culte de la virtuosité offre un écrin au concerto qui n’en espérait pas tant. La conjonction des deux phénomènes explique, quant à elle, le nombre important d’œuvres qu’on voit fleurir au dix-neuvième siècle dans ce domaine, où le piano fait jeu égal avec le violon et le violoncelle.

Franz Liszt caricaturé par un anonyme lors d'un concert à Saint-Pétersbourg. Le chanteur à gauche est sans doute le ténor italien Giovanni Battista Rubini (1794-1854). La légende dit : Galop chromatique exécuté par le diable de l’harmonie, 1843 (fonds BnF, bibliothèque-musée de l’Opéra, Musée 382).